23 janvier 2007
DO THE RIGHT THING de Spike Lee (1988)
Avec Danny Aiello, Ossie Davis, Ruby Dee, Richard Edson, Giancarlo Esposito, Spike Lee, Bill Nunn, John Turturro, Paul Benjamin, Frankie Faison, Robin Harris, ...
Synopsis 
Brooklyn, par une journée caniculaire. Sal, un Italien, est le seul blanc du quartier de Bedford-Stuyvesant. Aidé par ses deux fils, il tient une pizzeria très appréciée par les habitants du voisinage. Mookie, son jeune livreur noir, est un garçon cool et un peu fainéant. Chacun s'adonne à ses occupations quotidiennes, mais la chaleur échauffe les esprits…
On r’fait le film
Le récit s’inspire d’un fait divers dramatique au cours duquel un noir fut pourchassé et tué par une bande d’adolescents.
"La communauté noire n'a pas inventé le racisme. Les membres de la communauté noire, pour la plupart, en sont des victimes. Et si le racisme devait un jour disparaître aux Etats-Unis, la décision reviendrait aux blancs, qui ont seuls le vrai pouvoir d'arrêter cette folie. Le seul pouvoir dont je dispose, moi, en tant que cinéaste, est de stimuler le dialogue sur le sujet au travers d'œuvres fictionnelles".
Spike Lee utilise l’outil cinéma comme moyen pédagogique et outil de lutte. « Do the right thing », littéralement « Fais ce qui est juste », cherche la meilleure manière de combattre sans jamais offrir de réponse définitive. Sur un plan idéologique, le récit se réfère à deux figures emblématiques pour la cause noire, Martin Luther King et Malcolm X, en les plaçant côte à côte plutôt que dos à dos. Martin Luther King et la manière douce, Malcolm X et la manière forte. « Do the right thing », sous des dehors violents, se veut avant tout nuancé, montrant un cinéaste tout à fait capable de contenir sa colère. Il marche sur des œufs, oui, mais sans jamais les briser car le metteur en scène choisit davantage de jouer sur la complexité plutôt que sur l’ambiguïté. En gros, il vaut mieux regarder son film plutôt que de l’écouter en interview.
« C’est une journée dans l’histoire d’un pâté de maison à Brooklyn ».
« Do the right thing » se présente comme une chronique de quartier qui cherche à resserrer l’espace narratif pour mettre en évidence les caractéristiques du ghetto urbain. Concentrer l’espace au maximum à quelques rues et bâtiments, en utilisant la technique du huis clos, pour faire naître le sentiment de communauté étouffée dans son isolement stérile et dangereux.
Sa « journée », Spike Lee va la construire sur le mode de la tragédie classique en utilisant l’unité de lieu (Le quartier) et de temps (Une journée dans sa continuité). Elle est choisie à un moment de tension extrême, se positionnant juste avant que les événements ne dérapent. Une journée de grosse chaleur, la plus chaude de l’année, où une simple étincelle pourrait venir enflammer l’incandescence de l’atmosphère pourrie jusqu’à la moelle. Spike Lee utilise les couleurs tantôt le jaune, tantôt le rouge pour signifier l’insolation proche et l’espace d’enfer dans lequel subsistent les communautés au bord de l’explosion. Les feux sont à l’orange, à un moment où on ne peut plus supporter les différences, la répétition des événements et des attitudes. On attend, immobile et passif, la goutte d’eau, le rayon de soleil de trop qui va concrétiser le crash annoncé. C’est une journée pourrie dans l’histoire d’un pâté de maison à Brooklyn.
Plus globalement, le récit va mettre en scène les forces d’amour et de haine qui caractérisent le ghetto, où lentement les éléments séparateurs comme l’exclusion réciproque vont prendre le pas sur les éléments fédérateurs représentés par le quartier et ses habitants. La déchirure se profile au-delà des différences de couleur. Il existe également un conflit des générations, des sexes, des cultures, au sein d’une même communauté qui porte aussi sa responsabilité d’être en marge du rêve américain. L’époque est pourrie et les forces du mal s’en donnent à cœur joie. Même si la narration de « Do the right thing » possède énormément de force et d’inventivité, elle n’échappe cependant pas à tradition du cinéma américain ayant tout le mal du monde à se défaire de sa culture judéo-chrétienne portée sur le combat éternel entre le bien et le mal. Dans cette observation de conflit entre haine et amour, on ne manquera pas de souligner la référence manifeste à « La nuit chasseur » de Charles Laughton.
Ce portrait noir de l’Amérique, Spike Lee va le dépeindre heureusement avec énormément de distanciation. D’abord dans un souci prononcé de mise en scène, caractérisée par son montage alterné des points de vue et des situations sur un rythme soutenu, notamment par le biais de la musique. Il existe une véritable recherche sur le plan de l’image, dans le choix symbolique des couleurs utilisées mais aussi dans la variété des cadrages. Et puis, le plus fort sans doute, cette capacité d’insérer un maximum d’humour dans le ton adopté. Un drame sur fond d’étude de moeurs, oui, mais largement pénétré de légèreté et de comique de situation. En réalité, c’est une comédie de mœurs qui bascule à la fin vers un drame pur et dur. Mais à la fin seulement.
Une proposition cinématographique de Spike Lee qui frôle la perfection.
14 avril 2006
INSIDE MAN de Spike Lee (2005)
| Avec : | Denzel Washington, Jodie Foster, Clive Owen, Willem Dafoe, Chiwetel Ejiofor, Christopher Plummer, Carlos Andrés Gómez, Kim Director, James Ransone, ... |
Synopsis 
Dans une banque internationale située au coeur de Wall Street, un cambrioleur manipulateur (Clive Owen) tente de commettre le vol parfait. Pour contrecarrer son dessein intelligent, un détective ambitieux et soupçonné de corruption (Denzel Washington) veille plutôt à sauver la vie des otages, aidé par un capitaine de police plutôt désabusé (Willem Dafoe). Attirant la foule qui augmente, la banque assiégée devient vite le centre d'attention des caméras de télévision. Mais le richissime banquier, au visage janusien de philanthrope et de Faust (Christopher Plummer), ne craint pas que pour ses sous. Quand il fait intervenir son émissaire machiavélique dans la négociation (Jodie Foster), la partie du chat et de la souris vire au jeu d'échecs à trois joueurs.
On r’fait le film
Spike Lee à la barre d’un blockbuster, voilà déjà de quoi étonner. Allait-il vendre son âme au diable ou bien surprendre ? Rares sont ceux qui ont réussi à manoeuvrer avec brio entre film d’auteur et objectif commercial, mais ils existent : Coppola, Spielberg, Cameron, Eastwood par exemple.
Avec cette réalisation, Spike Lee va démontrer une nouvelle facette de sa personnalité : la capacité de mouvement. Son choix de travailler sur un blockbuster en représente le premier témoin. Comme si le ce réalisateur et homme de très haute conviction avait eu besoin de prendre un peu l’air en jouant de légèreté. Car cet artiste au talent indéniable a parfois fait preuve de lourdeur dans son expression cinématographique. Dans ce film, Spike Lee va garder ses thématiques et une belle cohérence sous une forme tout en légèreté. Il va continuer par exemple à dénoncer les stéréotypes raciaux ou la violence mais avec beaucoup d’humour et dans un cadre de divertissement. « Inside man », sans doute un premier pas vers plus de sagesse et de maturité pour ce réalisateur. On le sent vouloir étendre son point de vue à de nouveaux horizons. Ici, en arrière-plan, le scénario dénonce l’injustice contre les juifs. Les otages représentent autant de facettes d’un microcosme cosmopolite qu’il observe bien au-delà de la cause noire. L’interaction noir/blanc est représentée ici sous forme ludique de jeu de chat et de souris sous les traits de Denzel Washington et Clive Owen, même si le réalisateur reste quelque peu sur ses rails avec la représentation du bandit blanc et du policier noir. Faut tout de même pas en demander trop en une seule fois pour ce réalisateur qui fait preuve pour l’occasion d’une magnifique ouverture d’esprit. 
Par ailleurs, Spike Lee va blockbusteuriser avec talent, s’appuyant sur un scénario très bien ficelé, distillant avec soin les indices et les fausses pistes, multipliant les rebondissements sur un rythme soutenu. Sa mise en scène est très efficace et on reconnaît sa patte toute particulière, par exemple dans cette envie de travailler dans un espace très restreint qui frôle le huis clos, la majeure partie du film se déroulant dans une rue et une banque. La distribution prestigieuse va jouer tout son rôle également, surtout en ce qui concerne Clive Owen, très étonnant dans sa force maîtrisée et Denzel Washinton, en territoire familier chez Spike Lee, et qui n’essaie pas d’exister à tout prix. Leur affrontement psychologique est un petit régal. On regrettera seulement la présence beaucoup trop effacée de Willem Dafoe.
Enfin, la réalisation de ce polar aura permis à Spike Lee de faire un petit clin d’œil à l’un de ses films préférés : l’excellent « Un après midi de chien » de Sidney Lumet dont on reconnaîtra les similitudes aisément. Vraiment, une très belle surprise que cet « Inside man », bien plus intelligente et subtile que la simple machine à pop-corn que l’on pouvait craindre.