22 juin 2006
AMADEUS de Milos Forman (1984)
Avec : F. Murray Abraham, Tom Hulce, Elizabeth Berridge, Simon Callow, Roy Dotrice, Christine Ebersole, Jeffrey Jones, Charles Kay, Kenny Baker, Lisabeth Bartlett, Barbara Bryne, Martin Cavina, Roderick Cook, Milan Demjanenko,
Synopsis
A Vienne, en novembre 1823. Au coeur de la nuit, un vieil homme égaré clame cette étonnante confession : "Pardonne, Mozart, pardonne à ton assassin !" Ce fantôme, c'est Antonio Salieri, jadis musicien réputé et compositeur officiel de la Cour. Dès l'enfance, il s'était voué tout entier au service de Dieu, s'engageant à le célébrer par sa musique, au prix d'un incessant labeur. Pour prix de ses sacrifices innombrables, il réclamait la gloire éternelle. Son talent, reconnu par l'empereur mélomane Joseph II, valut durant quelques années à Salieri les plus hautes distinctions. Mais, en 1781, un jeune homme arrive à Vienne, précédé d'une flatteuse réputation. Wolfgang Amadeus Mozart est devenu le plus grand compositeur du siècle. Réalisant la menace que représente pour lui ce surdoué arrogant dont il admire le profond génie, Salieri tente de l'évincer.
Il s'agit de l'adaptation de la pièce de théâtre de Peter Shaffer qui porte le même nom. Dans sa pièce, Shaffer prend le parti prix de ne pas se focaliser sur l'aspect biographique de Mozart. Il s'intéresse davantage à la relation entretenue avec Salieri sur une période qui s'étend sur dix ans, de l'arrivée de Mozart à Vienne jusqu'à sa mort. Shaffer qui prend également des libertés avec l'Histoire en reliant Salieri avec le mystérieux inconnu qui commande le Requiem.
Cette liberté historique, Shaffer l'intègre subtilement et sournoisement dans son récit par le biais d'une confession. En effet, qui a été témoin de la confession de Salieri avec le prêtre ? Y a t'il seulement confession ? Rien n'est moins sûr. Une subtilité extrêmement puissante puisque cette confession recouvre l'entièreté de la narration, Amadeus étant à 99% le fruit du témoignage de Salieri au prêtre. Une confession qui se nourrit davantage d'un imaginaire maladif plutôt que d'une quelconque authenticité historique, et qui offre paradoxalement toute une logique et une crédibilité de narration. Une confession à un prêtre pour intégrer la notion du religieux dans le récit. Salieri se sent trahi par Dieu et transforme sa haine envers Mozart en un combat avec Dieu. Aux yeux de Salieri, Mozart n'est qu'une enveloppe médiocre et vulgaire à qui Dieu a offert sa musique divine et d'en déduire alors que les hommes ne naissent pas égaux devant Dieu. Bien au-delà de la relation entre Mozart et Salieri, le récit de Shaffer offre le spectacle plus universel d'une relation pour le moins crispée entre l'homme et le Divin.
Milos Forman tombe amoureux du récit créé par Peter Shaffer et lui propose de s'associer à l'adaptation cinématographique. Ce récit est l'occasion pour Forman de dépasser la simple illustration autobiographique et musicale en établissant une profonde connexion entre la musique et le drame essentiel qui se joue dans le film. L'apport de Forman dans le récit se concrétise par la venue d'un nouveau personnage qui va se joindre aux côtés de Salieri et Mozart : la musique. La musique de Mozart comme véritable entité dramatique et non plus comme simple illustration. L'occasion également d'intégrer une notion récurrente dans le travail du réalisateur tchèque, celle de l'éclat et de la chute des jeunes génies incompris de leur histoire. La mise en scène de personnages doués de plus d'intelligence que la moyenne, de personnages en avance sur leur temps, voire de génies, s'illustre par exemple dans « Vol au dessus d'un nid de coucou », « Larry Flint » et « Man on the moon », et permet ainsi à Forman de créer un lien symbolique entre chacun de ses films. De là à penser que ce lien reflète l'intériorité égocentrique et mégalomaniaque de Milos Forman, il n'y a qu'un pas que je ne me risquerais cependant pas à faire. Mais de noter tout de même que d'autres cinéastes de génie ressemblaient étrangement au même profil : Coppola, Kubrick, Scorsese, Lynch...
09 juin 2006
SAVING FACE de Alice Wu (2004)
Avec Michelle Krusiec, Joan Chen, Lynn Chen, Jin Wang, Guang Lan Koh, Jessica Hecht, Ato Essandoh, David Shih, Brian Yang, Nathanel Geng, Mao Zhao, Louyong Wong, ... Synopsis
Will, une jeune new-yorkaise de 28 ans, vit avec sa mère, Ma, à New York. Elle travaille énormément et sa mère ne comprend pas ce dévouement total à son emploi de médecin qui la prive de réelle vie sociale. Un jour, Will tombe amoureuse de Vivian, une autre jeune femme...
On r’fait le film
Belle petite surprise que ce film américain indépendant s’intéressant à une communauté chinoise américaine. Un film américain qui ressemble davantage à un film asiatique dans les symboles et le style qu’il adopte. L’être humain qui se confronte à la marche de l’Histoire, voilà bien un thème récurrent dans le cinéma asiatique qui établit très souvent des liens entre passé et présent pour raconter ses histoires. Et « Saving face » plonge en plein dans cette confrontation entre les générations avec la caractéristique, ici, que tout se passe en Amérique. Grande est la difficulté pour les anciens d’accepter l’américanisation de la nouvelle génération. Ils n’y voient que décadence. Alice Wu, réalisatrice, mais également auteur, montre bien la différence de perception entre les générations, avec les vieux qui conçoivent la vie dans la douleur et le sacrifice et les plus jeunes, tiraillés entre cette austérité et le plaisir.
Le scénario de « Saving face » fonctionne comme les poupées russes, avec l’emboîtement des idées : une femme se fait jeter par son père car elle est enceinte d’un enfant sans père et rejette sa propre fille parce que celle-ci est lesbienne. Un autre exemple de cet emboîtement dans la manière de parler successivement des communautés avec le portrait des chinois en Amérique puis celui des lesbiennes dans la communauté chinoise d’Amérique.
« Saving face » se profile comme un excellent témoignage sociologique et cinématographique ayant pour thème principal la tolérance. Le ton est léger, proche de la comédie, sans aucune lourdeur ou stéréotype grossier. Il s’agit d’un film de femme qui s’intéresse à un problème de femmes et au lesbianisme. Elles occupent la majeure partie de l’espace sur écran, les hommes ne jouant que les seconds plans. Mais là aussi, la réalisatrice ne tombe pas dans la lourdeur grossière dans ce rapport déséquilibré entre les sexes. Oui, c’est un regard de femmes sur les hommes et leur intolérance, mais observé dans la légèreté, en finesse et finalement avec beaucoup d’humanité. Dans cette observation que l’on pourrait croire à sens unique, il existe des balanciers narratifs comme par exemple le personnage du jeune noir démontrant la propre intolérance de la jeune fille qui était perçue jusqu’alors comme simple victime.
Très bien écrit, très bien mis en scène, très bien joué. Que du bonheur en somme. Au passage on remerciera Will Smith de s’être impliqué financièrement dans ce beau projet.
05 juin 2006
L’ODYSSEE DU SOUS-MARIN NERKA de Robert Wise (1958)
Avec Clark Gable (
Synopsis
1942 : guerre du Pacifique. Le commandant Richardson reçoit la responsabilité du sous-marin Nerka qui aurait dû revenir au lieutenant Bledsoe. Il veut prendre sa revanche sur l'Akikaze, destroyer japonais qui a coulé son premier sous-marin mais avant il doit affronter l'hostilité de l'équipage du Nerka. Il surmonte ce premier obstacle puis attaque l'Akikaze. Richardson est grièvement blessé et laisse le commandement à Bledsoe.
On r’fait le film
Il existe des espaces propices à favoriser la tension dramatique. Le ring de boxe, par exemple, qui a offert quelques chefs-d’œuvre au septième art, comme « Raging Bull » de Scorsese ou encore « Nous avons gagné ce soir », réalisé par le même réalisateur que l’Odyssée du sous-marin Nerka.
Le cinéma des « sous-marins », de par sa nature même, recèle également quelques ingrédients de nature à favoriser la densité narrative. L’espace est tellement confiné qu’il accentue le sentiment de claustrophobie, d’autant plus qu’il se trouve en perpétuel danger devant un ennemi quasi invisible. Et puis tous ces personnages serrés les uns contre les autres offrent également matière au survoltage angoissant. Cette espace très compact et hermétique, lorsqu’il est mis dans de bonnes mains, permet aux réalisateurs de travailler dans l’exiguïté du huis clos et de démontrer par ailleurs leur capacité à surmonter la difficulté dans une démonstration de maîtrise technique. 
A cet égard, Robert Wise n’est pas en reste. C’est un brillantissime technicien et monteur, tout fait capable de dominer la bête. On se situe à une époque où Hollywood demande à ses réalisateurs de se soumettre au service d’un projet et non d'eux-mêmes. A cet égard, Wise va prouver, sur ce projet et dans le reste de sa carrière, qu’il possède tous les atouts pour intégrer magnifiquement les paramètres Hollywoodiens. C’est tout de même lui qui, après avoir travaillé sur le montage de « Citizen Kane », a osé toucher à « La splendeur des Amberson » d’Orson Welles en le remontant !!! Le parfait petit soldat, soumis à souhait, mais bourré de talent. C’est dans cette aptitude tout à fait remarquable à appréhender les espaces et le montage que Wise va réussir à dompter l’exercice de style. Pour l’époque, le résultat est plus qu’honorable. L’action se déroule à 99% sous la mer, la narration ne souffrant d’aucune distraction, se bornant entièrement à alimenter la tension dramatique dans un thriller angoissant.
« Le sous-marin Nerka » va ouvrir la voie à d’autres projets « sous-marins » très réussis tels que « Abîmes » de David Twohy, « USS Alabama » (l’affrontement psychologique entre Washington et Hackman rappelle celui entre Gable et Lancaster) de Tony Scott et surtout « Das Boot » de Wolfgang Petersen. « Le sous-marin Nerka », un classique du genre qui sonne comme un repère, comme une référence.
01 juin 2006
TROIS ENTERREMENTS de Tommy Lee Jones (2004)
Avec Tommy Lee Jones (Pete Perkins), Barry Pepper (Mike Norton), Julio César Cedillo (Melquiades Estrada), Dwight Yoakam (Belmont), January Jones (Lou Ann Norton), Melissa Leo (Rachel)
Synopsis 
Le corps du Mexicain Melquiades Estrada est retrouvé en plein désert. Pete, son meilleur ami, met la main sur l'assassin puis l'oblige à déterrer le corps et à l'accompagner dans un long et périlleux voyage. Le plan de Pete est de ramener la dépouille de son ami au Mexique, sa terre natale, comme il lui en avait fait la promesse.
On ‘fait le film
Tommy Lee Jones : "Il s'agit de ma patrie, de mes compatriotes. C'est pour ça que j'avais à coeur de faire un film sur cette région."
Parler de l’espace dont on est issu, où l’on a vécu, a offert au septième art une multitude de très grands films et de chefs-d’œuvre. C’est clair, on ne parle jamais aussi bien que de ce que l’on connaît. La démarche de Tommy Lee Jones, dans cette volonté d’authenticité, va donc se concentrer dans un premier temps à l’Ouest du Texas, près de la frontière mexicaine. Il y est né, il y a vécu en y possédant un ranch. A noter que le réalisateur conçoit sa région comme première patrie et non pas les Etats-Unis. Cette notion, très importante, va prendre tout son sens dans le scénario car le personnage interprété par Tommy Lee Jones ira jusqu’à nier sa patrie « Etats-Unis » en proposant à une femme de refaire sa vie au Mexique. Il y a comme une renonciation évidente d’appartenance à une nation dans laquelle le cinéaste ne se reconnaît plus. « Trois enterrements » raconte aussi cette mise au tombeau de sa patrie « Amérique » dans laquelle le cinéaste ne retrouve plus l’humanité qui lui tient à cœur. C’est l’Amérique de Bush, repliée égoïstement sur elle-même, qui est dénoncée. Tommy Lee Jones va lui offrir des funérailles à la hauteur du mépris qu’il lui porte.
Pour apporter de l’eau à son moulin, Tommy Lee Jones va s’adjoindre les services de Guillermo Arriaga à l’écriture du scénario. Il est mexicain et observe les choses de son point de vue, très subjectif, d’étranger à la nation américaine. L’analyse de la situation va se projeter dans une vision partiale des événements qui se jouent sur cette frontière entre Amérique et Mexique. A cet égard, il n’est pas étonnant que le Festival de Cannes se soit intéressé à ce film, lui qui n’utilise que l’œil gauche pour observer le monde. De ce scénario travaillé de manière exclusivement sectaire, va naître bien sûr un manichéisme grossier, montrant des méchants américains sans humanité s’opposer aux gentils mexicains. La façon même de représenter l’espace américain comme un enfer et l’espace mexicain comme un paradis anéantit tout espoir de crédibilité du point de vue.
Tommy Lee Jones : « Je pense que Guillermo Arriaga a inventé là, la forme la plus moderne de scénario, celle qui correspond au 21e siècle. Et pour le film, ça me convenait très bien ».
Arriaga, on le connaît bien pour sa collaboration étroite avec Alejandro González Inárritu. Dans « 21 grammes » ou « Amours chiennes », le scénariste avait montré sa prédilection pour la narration déstructurée et alambiquée. L’écriture formelle de « Trois enterrements » renoue avec ce penchant pour l’éclatement de la continuité temporelle où les différentes séquences passent sans cesse du passé au présent et vice-versa. Une manière de tromper la linéarité narrative et de nourrir, goutte à goutte, le suspense en jouant sur la notion de perspective. « Trois enterrements », c’est avant tout la mise en éclairage d’un même événement, proposé sous trois angles différents, structuré en deux parties distinctes, l’une se déroulant au nord de la frontière, l’autre au sud. Pas facile pour le réalisateur novice qu’est Tommy Lee Jones de se sortir, par la mise en scène, de ce croquis en désordre. A vrai dire, il ne va réussir ce challenge qu’à moitié, beaucoup moins inspiré qu’Inárritu dans sa digestion du contenu chaotique. Toute la première partie du film se déroulant sur le sol américain va s’avérer très brouillonne dans sa mise en image, comme si le metteur en scène avait suivi à la lettre le scénario sans y mettre son grain de sel de réalisateur. Il est clair que Tommy Lee Jones, derrière sa caméra, n’a pas été tout à fait à la hauteur de son scénariste. Il est clair également que le scénariste n’a tout à fait été à la hauteur de ce qu’il avait présenté chez Inárritu, notamment dans sa vision manichéenne des événements et des personnages grossièrement esquissés. Lou Ann/January Jones, épouse du garde-frontière, qui bascule en un tour de main dans la prostitution, sans aucune forme d’explication, c’est vraiment du n’importe quoi. Son mari, Barry Pepper/Mike Norton, brute épaisse, frustré sexuel et meurtrier, c’est peut être un petit peu trop pour un seul homme. On en vient vraiment à se demander si ces deux-là ne se sont pas rencontrés dans un aquarium où il n’y avait que deux poissons rouges. Quand Pete Perkins/Tommy Lee Jones tombe sur une petite bande de mexicains et leur demande s’il peut leur acheter de la nourriture, on lui répond que non, qu’il peut faire comme chez lui et se servir à l’œil. Ce qui est à moi est à toi, Hombre ! Mwouais…
Tommy Lee Jones sur la notion de western contemporain : "Je trouve que le western est devenu une notion péjorative. Mon film y ressemble peut-être par la présence de chevaux et de grands chapeaux, mais je ne l'ai pas pensé en ces termes. C'est avant tout un film sur une culture et un pays frontalier."
Des chevaux et des grands chapeaux, certes, mais le scénario reprend à son compte les thèmes récurrents qui ont émaillé le western : l’amitié virile, la solitude, les grands espaces, le combat pour la liberté, constituent même les fondements de ce scénario. Dans ses dires, Tommy Lee Jones aura éviter de réduire son scénario au genre western, espérant inscrire sa démarche dans l’actualité de son époque. Et pourtant « Trois enterrements » peut se lire à travers une lecture élargie du genre « Western », toujours en évolution, auquel il aura apporté toute sa modernité.
Malgré les lourdeurs dans le scénario et dans la mise en scène, « Trois enterrements » recèle une qualité remarquable, celle de la générosité. Maladroit à bien des égards, sans aucun doute, mais réalisé avec un cœur gros comme ça, prenant en compte la notion de l’autre, lui offrant charité désintéressée. Dans cette même optique du sens du prochain, le film m’a fait beaucoup penser à « L’autre » de Bernard Giraudeau où un homme allait tout tenter pour en sauver un autre enfoui dans la terre à la suite d’une catastrophe. Tellement authentique dans sa démarche, qu’on est prêt à tout lui pardonner.
On r’fait le film