29 mai 2006
SARABAND d’Ingmar Bergman (2003)
Synopsis 
Persuadée qu'il a besoin d'elle, Marianne décide de rendre visite à Johan dans la maison de campagne où il vit reclus. Entre eux, la complicité et l'affection sont réelles, malgré les trente ans passés sans se voir. Marianne fait la connaissance du fils du vieil homme, Henrik, et de la fille de ce dernier, Karin, qui habitent dans les environs. Tous deux ne se remettent pas de la mort d'Anne, l'épouse d'Henrik...
On r’fait le film
Paroles de Bergman dans la rencontre avec ses comédiens avant le tournage du film : « Je vais vous faire un aveu personnel. Il y a quelque temps, j’étais satisfait des idées que j’avais de la mort. J’avais été opéré et on m’avait donné trop d’anesthésiques, par erreur. Pendant huit heures, ils n’arrivaient pas à me réveiller. C’est fantastique car ces huit heures ont disparu de ma vie. Elles n’existaient pas. Depuis longtemps, je vivais avec la peur de mourir et j’avais écrit entre autres « Le septième sceau » à cause de cette peur. Cette expérience m’a apaisé. Mais quand Ingrid (son épouse) est morte, tout ça est devenu extrêmement compliqué. Je me disais : « Si c’est comme ça, je ne reverrai plus jamais Ingrid. Erland (Josephson, comédien du film) et moi, on s’est téléphoné le samedi et je lui en ai parlé. Je me sens obligé de vous raconter ça parce que c’est la clé. Ce sont les fondements de ce texte. J’ai expliqué mon dilemme à Erland. Que j’aimais bien l’idée de la mort comme définitive, comme le passage entre l’être et le néant. Mais que, dans ce cas, je suis face à un énorme problème car je ne reverrai jamais plus Ingrid. Et que c’était impensable ! Et Erland m’a dit : « Mais qu’est-ce que tu préfères ? ». « Revoir Ingrid, évidemment », je lui ai répondu. Et Erland a dit, très sagement, « va vers cette version-là alors ». C’est l’un des conseils les plus précieux que j’ai eu car je le suis. C’est fou, ça fait des lustres que les êtres humains réfléchissent à ce sujet, que ce problème les tourmente sans qu’ils trouvent une réponse. Imaginez que soit si simple… ».
Extraordinaire témoignage que celui-là, exprimant on ne peut plus clairement les fondements et les intentions de « Saraband ». Bergman, l’un des plus grands cinéastes sur la thématique de la mort, basculant en fin de vie du désespoir à l’espoir ! Dans le film, l’image d’une lumière éclairant l’intérieur d’une église, sonne comme une révolution dans le cinéma du réalisateur suédois ! La peur de la mort, dépassée en émotion par celle de la perte d’un être cher, offre une perspective inédite à l’œuvre considérable du cinéaste. « Saraband » fait dériver le long cheminement de l’ombre vers celui de la lumière.
Bergman, en rupture de fond et de sens, reste par ailleurs fidèle à lui-même, toujours en osmose avec ses vérités et ses monstres intérieurs et capable de les adapter, à vif, sur sa pellicule, jusqu’à son dernier souffle. « Saraband » nous joue la musique de ce monstre aux allures de fantômes qui hantent la mémoire des vivants et qui représente l’absence de l’être aimé, Ingrid, à qui le film est dédié. Paroles et musique d’un poète vivant à sa bien-aimée dans l’au-delà, comme un témoignage en images du dépassement de l’insoutenable douleur d’une perspective du néant.
« Saraband » se confond avec la vie du cinéaste mais également avec son œuvre car le cinéaste tisse un lien avec un de ses films phare tourné trente ans plus tôt : « Scène de la vie conjugale ». « Je les connaissais si bien que je pouvais me laisser aller à leur imaginer un destin 2 ». Mêmes personnages et mêmes comédiens pour jouer une variation sur le même thème de la relation difficile entre les êtres. Structuré en dix dialogues, quatre personnages et un fantôme (Anna/Ingrid) vont s’affronter, sur l’ultime représentation de la scène Bergmanienne qui prend des allures de film de chambre, à la croisée des chemins du théâtre et du cinéma. Entre épouse légitime et maîtresse comme Bergman aimait à le rappeler. Tout en nuance, simplicité, précision et pureté, la structure narrative respecte l’unité de temps, de lieu et d’action.
Peut-être un peu trop propre, minutieux, scolaire, sans grandes audaces, « Sarabande » n'atteint pas l'ampleur et la densité de certains des ses chefs-d’œuvre, mais il les rejoint pourtant en profondeur et en honnêteté. Comme c’est Bergman, clairement l’un des plus grands cinéastes du septième art, on pinaille. Mais ça reste du très grand art !
Sous la loupe et pour le plaisir - Basculement du cinéaste vers une dimension inédite chez lui
Commentaires
Pas vu...
Pas vu...
Merci Chris !
Ironie du sort je ne sais pas , mais ce film m'intrigue beaucoup depuis quelque temps mais je ne savais pas trop quoi en penser . Bergman est un cinéaste que je ne connais pas , mais les nombreuses éloges que j'ai lu a propos de ce film me donnait vraiment envie de le voir . Tu viens les confirmer et c'est tant mieu !
Maintenant je crois qu'il est tres préférable avant de voir celui-ci de se procurer le précédent "Scene de vie conjugale" , tu peux confirmer ?
En tout cas ,j'ai hate de rentrer dans le cinéma de ce cinéaste a propos du quel je ne cesse d'entendre des éloges !
?
Saraband, je connaissais pas. J'avais vu Persona dans ton top10 et je l'ai vu à la fnac mais j'ai finalement décider autre chose. Bergman, encore un cinéaste que je dois encore découvrir.
su-Ed-e
Oui, c'est bien de voir "scènes de la vie conjugale" avant bien sûr, mais pas indispensable. Le film peut se suffire à lui-même. Maintenant, c'est vrai aussi qu'il est préférable de voir d'autres Bergman pour comprendre le basculement qui s'opère dans ce film-ci - Le sceptième sceau par exemple. Sinon, comme tu l'as peut-être vu chez Bastien, je conseille vivement "Persona", "Les fraîses sauvages" et "Le silence". Bonne vision Ed ,-)
Et puis bientôt un avis sur ton blog ? looooooooooooooooooooooooooooooooooooooooool
Merci Chris
Merci pour ce superbe article. J'ai vu Saraband mais je le comprends encore mieux maintenant. Il me manquait quelques clefs, que j'ai trouvées dans ton article. Super l'illustration du propos en images.
Tim
Avec ce cinéaste, prends ton temps Tim. Il est tellement merveilleux qu'il ne faut surtout pas le gâcher en le regardant trop tôt... ;-)
Saraband
En effet, Saraband, pourrait être une suite de "Scènes de la vie conjuguale", trente ans après.
Personnellement, j'y ai vu aussi une référence à "l'Heure du Loup".
Déjà, par rapport au titre du dernier acte, puis également à la manière très identique, de commencer son film.
L'actrice Liv Ullman, s'adressant face caméra, au spectateur, en lui racontant son histoire. D'ailleurs, Liv Ullman qui jouait déjà dans "L'heure du loup"...
Puis Bergman, en grand maître qu'il est, tisse rapidement les liens entre les personnages, jamais trop évidents, toujours en nuance, et avec cette simplicité dans la mise en scène.
Une mise en scène d'une extreme sobriété, mélangeant abilement le cadrage théâtral à celui du cinéma.
De légers zooms avant, recadrant plus serré, les personnages, ou encore, des fondus enchâinés, ou des conclusions de chapitres, par le biais du traditionnel et récurrent chez Bergman, fondu au noir, ou au blanc.
Preuve d'une autre référence à ses propres films, l'utilisation de couleurs rouges, ou blanches, défragmentant ainsi l'histoire. Des références à l'espoir, la mort, le temps qui passe.
On pourrait y chercher des allusions à "La Flûte enchantée" avec ce même rapport à la musique, ses notes, qui d'ailleurs confirmeraient le titre du film.
En réalité, "Saraband" a tout ou presque du film testament, du film posthume, un peu comme le "Eyes Wide Shut" de maître Kubrick. Un film ou les peurs les plus intérieures de Bergman, vieillissant, se ressentent.
Un film qui reprend la construction de l'ensemble de son oeuvre, avec l'exposition non avouée, de ses thèmes les plus récurrents.
Un film aussi, qui reste constemment entre noirceur et tragédie, et ironie sincère et délicate de la vie de couple sexagénaire.
Sans aucune pudeur mal placée, il dénude les corps de ses personnages, pour leur offrir la spiritualité qu'ils recherchent.
Bergman, conclue admirablement bien son oeuvre, avec un film reprenant typiquement les clés de son cinéma antérieur.
Ce goût pour la mort, les relations entre les personnages,; l'humanité, mais aussi, dans une scène fabuleuse, dans l'église, ses croyances les plus inavouées...
Pour moi, chef d'oeuvre absolu, même si d'autres de ses films lui sont supérieurs.
C'est un regard nostalgique sur sa propre carrière, et une manière de terminer une oeuvre, des plus belles qu'il soit.
°°°Respect...°°°
eh bien...
Nous verrons ça alors ! ^^
Je vais quand même commencer par les trois que tu m'as dit, histoire de connaître un rien son univers...
A voir donc :-)
Mike
Merci pour ton playdoyer amoureux sur ce cinéaste :)
Mais moi, je ne le vois absolument pas comme un regard nostalgique sur son oeuvre, mais bien comme une observation neuve et inédite qu'il avait du monde au moment où il a réalisé ce film. Je ne vois vraiment pas où il y a de la nostalgie dans ce film.
Bastien
Normalement, tu devrais accrocher car il y a beaucoup de correspondances avec le cinéma d'Allen, que tu aimes tant. Bonne vision. Je suis déjà excité de lire sur ton blog ta vision de ces différents films. ;-)
Saraband c'est fort évidemment.Je crois que je vais essayer de me faire une quasi intégrale de Bergman dont je n'ai vu que Le Septième sceau,Ville portuaire,La source,A travers le miroir,L'oeuf du serpent.Ta note semble très appréciée par des gens qui ne demandent ainsi qu'à découvrir Bergman.C'est comme cela que j'aime les blogs.A bientôt.
Chris
Bien sûr, peut être me suis-je mal exprimé... Nostalgie, je le voyais dans le côté récurrence de ses thèmes de prédilection, et les clins d'oeil à ses films antérieurs.
Comme un chapitre que l'on reprend après s'être arrêté de le lire pendant des années.
Evidemment, son film est aujourd'hui à voir comme une nouvelle page, mûre et intense, réfléchie et novatrice...
balancement sans basculment
Hello,
bravo pour ce blog que je consulte presque quotidiennement.
Pour le basculement de Bergman vers rien moins que la foi que tu sembles proposer à partir d'une citation : Attention me semble-t-il. Bergman manipule ses acteurs comme bon lui semble...pour le film.
Les monochrome rouge (acte 2 : la dispute entre Karin et son père, devant la porte rouge, les fait tomber tous les deux à terre dégageant un instant un monochrome rouge) et blanc (acte 6 : Karin se voit en violoncelliste solo sur un fond blanc, devenir de plus en plus petite jusqu'à disparaître)exprime le temps ou l'absolu de la mort ou de la musique comme le rayon lumineux
Celui-ci est seulment diégétique et incite Marianne à prier devant le bas-relief en plâtre peint.
Saraband est imprégné d'une grande noirceur et pourtant d'une ferveur absolue. Si la fille de Marianne rouvre les yeux, il ne s'agit en aucun cas de la grâce rossellinienne. Marianne éprouve seulement par la douleur le sentiment d'être mère que le quotidien avait effacé. Mais, elle retournera à sa solitude comme Johan à sa vie merdique et Henrik a son désespoir. Ces trois adultes n'auront pas réussi à transmettre de messages vitaux à leurs enfants.
Toutefois Anna, l'ange défunt, par sa lettre posthume permettra à sa fille Karin de trouver sa voie (même si Bergman laisse en suspens sa réaction à la tentative de suicide de son père). Entre la proposition de son père (le conservatoire) et celle de son grand-père (l'école en Ukraine), Karin choisit la voie de l'effort collectif. Elle renonce à être soliste pour être une concertiste portée par tout l'orchestre. On ne peut s'empêcher de voir la distinction faite par Bergman entre le génie solitaire du musicien et le travail en équipe du cinéaste.
Bergman ne cherche pas la réconciliation et laisse toujours présente la tragédie ou, si l'on veut, la fragilité de la condition humaine. Ainsi dès qu'Henrik peut s'avérer sympathique, Bergman le renvoi à son désespoir démoniaque. Dès que l'on croit gagnée l'amitié renouvelée de Marianne et Johan, il les renvoie à leur solitude.
Il ne faudrait toutefois pas confondre le destin des personnages et la signification de l'œuvre d'art. En reprenant sa thématique du gâchis des relations humaines, Bergman est tout sauf un pessimiste. Etre attentif à la guerre des sentiments ne permet probablement pas d'éviter de l'affronter mais permet d'être sensible aux moments de grâce ou cette guerre disparaît pour laisser advenir l'harmonie universelle : dans l'église le regard de Marianne vers le bas-relief de plâtre peint où le Christ tient un enfant dans ses mains (même rêve inaccessible de confort ouaté et sans douleur que celui figuré par la maison de poupée que regarde Maria -la même Liv Ullmann- dans Cris et chuchotement ou l'émerveillement des lanternes magiques).
Emerveillement possible, foi certainement pas.
Mais le débat est ouvert.
Jill
Merci infiniment pour ton intervention et ton plaisir de venir sur cet espace. Perso, je consulte régulièrement le site dont tu es issu pour faire mes petites recherches. Il est d'ailleurs en lien sur mon blog depuis longtemps.
Je comprends tout à fait ton intervention. Quand on aime un cinéaste comme tu sembles aimer Bergman, on a toujours du mal à accepter qu'il "bascule" vers autre chose que ce à quoi il avait habitué son public. Or c'est pourtant ce qu'il fait ici.
Le "Basculement" dont je parle est annoncé de la bouche même de Bergman. Et ses propos sont très clairs, il annonce une rupture avec son propos habituel qui était de considérer la mort comme définitive, comme le néant. Si la clef de ce film, comme il le dit, est qu'il ne veut plus illustrer l'idée que la mort est définitive, c'est qu'il veut montrer qu'il y a quelque chose après la mort. Quelque chose mais quoi ?
Et c'est là que les images que j'ai captées parlent de ce basculement aussi. Bergman a choisi de faire entrer le personnage dans une église et il n'était pas obligé de faire apparaître un faisceau lumineux... La lumière dans ce film sombre, c'est dans l'église qu'elle apparaît.
Cela me semble quand même difficle de nier ce basculement alors que le cinéaste tient des propos clairs et que les images les confirment.
Maintenant, tu as raison d'être intervenu car bien sûr cet immense cinéaste va nuancer son propos en dehors de cette séquence proposée. Mais il me semble que jamais dans sa carrière (je n'ai pas tout vu du cinéaste), Bergman avait proposé une porte ouverte à la foi.
Le divin rayon
Hello,
je ne crois pas que les cinéastes livrent la clé de leur film. Au mieux, ils livrent quelques recettes accessoires. Bergman, qui a beaucoup et bien écrit, est comme Ford : il veut bien donner quelques trucs, parler de lui, de ses acteurs mais rarement du film et de son enjeu.
Donc à mon avis non ce n’est pas parce que c’est Begman qui le dit que cela est vrai. Mais bon, j’avoue, il faut oser !
Ta position est-elle plus sage ?
Peut-être. Néanmoins, tu reconnaîtras que Saraband n’est pas l’œuvre de quelqu’un qui aurait été transformé par la foi. Bergman a toujours cru au spirituel et aux personnages torturés par la foi. Mais ce ne sont pas les personnages qu’il faut sauver mais le spectateur (voilà une généralité qu’il a émise et que je retiens !). Il me semble d’ailleurs qu’il s’adresse de plus en plus à nous (regard caméra, minute décomptée) et que l’exemple du gâchis des autres doit nous inciter à ne pas en faire de même. Bergman à foi en ce monde ci.
Reste l’essentiel : le fameux rayon lumineux bien présent. A mon avis c’est juste un emblème. L’emblème de Dieu comme l’emblème de la mort était le joueur d’échec dans Le septième sceau. Pour Marianne, soudain illuminée par la présence de Dieu, il est là et elle prie.
C’est à Marianne que s’applique l’anecdote contée par Bergman et non au cinéaste qui ferait un film pour dire sa foi.
Je reprendrai bientôt ces conclusions sur mon site en renvoyant à ton opinion contraire.
En dernière instance, le spectateur, même le plus à l'écoute des arguments des autres, est toujours libre de de manifester son intime conviction.
A+
Jill
"Je reprendrai bientôt ces conclusions sur mon site en renvoyant à ton opinion contraire".
Merci ;-)
"En dernière instance, le spectateur, même le plus à l'écoute des arguments des autres, est toujours libre de de manifester son intime conviction".
Tout à fait d'accord avec ça :-)
+++
film découvert grâce à l'hommage télévisuel... comme quoi... je vais absolument le revoir... et relire certains commentaires ensuite... je découvre aussi à cette occasion ce blog très intéressant
Mod2
Merci ;-) +++
Belle conclusion
Ah tiens j'avais pas lu ce bel article. Oui, c'est je trouve une belle façon de clore une carrière monumentale. Des scènes d'une violence incroyable (voir le dialogue entre le père et le fils), des thèmes toujours aussi "lourds" (la mort, la religion, l'inceste, l' infidélité, la maladie...). Et puis une belle scène à la fin entre les deux vieux amants.
Très belle critique pour ce film qui restera le dernier d'Ingmar Bergman. Que les comédiens ont du talent.
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