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Sur une île, dans le village de Nomen Tuum, des succubes pervertissent les hommes avant de les tuer et les donner en pâture au dieu des ténèbres. L'une d'elles, Kia (Allyson Ames), voulant se lancer un défi plus difficile que de séduire les hommes trop facilement corruptibles, part à la rencontre de Marko (William Shatner), un jeune soldat blessé au front et revenu auprès de sa sœur Arndis (Ann Atmar). Kia ne peut s'empêcher de tomber amoureuse de cet homme qui lui voue un amour pur. Souillée par ces sentiments, elle fait appel à son frère, le maître des ténèbres : Incubus (Milos Milos).

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Une œuvre atypique, autant par les événements extérieurs qui vont l’entourer que par sa démarche artistique.

Tout d’abord, il y a cette volonté du metteur en scène de travailler en esperanto, langue artificielle créée au 19éme siècle qui se voulait universelle et qui signifie « celui qui espère ».  Derrière ce choix, il y a bien sûr une volonté d’universalité et d’originalité mais surtout le besoin d’offrir un langage propre au monde particulier qu’il met en scène, un langage qui se démarque des langages communs.  Un peu comme dans « Orange mécanique » ou « Star Wars » : le langage original traduit la particularité du monde proposé. Avec « Incubus », on se retrouve bien dans une fable mythologique, plongé entièrement dans un nouvel espace-temps.  On le voit ici, Leslie Stevens possède une bonne dose de prétention artistique, qui va se refléter également dans sa proposition très poussée de mise en scène.

On se situe donc dans une fable mythologique qui va puiser ses références tout azimut, autant dans la formalité de la tragédie grecque que dans l’atmosphère du Necronomicon de Lovecraft, ou encore dans style visuel d’Orson Welles et d’Ingmar Bergman.  Le résultat est assez déconcertant, peu et très original à la fois, où les séquences se succèdent avec des styles très contrastés, proches de l’incompatibilité.  En permanence, le film souffle le chaud et le froid.  Il y a ces séquences théâtralisées à outrance, avec des acteurs figés récitant des répliques métaphysiques en esperanto ! On assiste peut-être là aux réminiscences de l’auteur de théâtre qui a travaillé pour  la troupe d’Orson Welles. L’ennui côtoie le sublime, les acteurs étant parfois mal cadrés, puis d’un seul coup, sublimement photographiés dans un cadrage très Bergmanien où les corps et les visages se rapprochent intensément. Une mise en scène qui oscille entre rigidité théâtrale et mouvement cinématographique. Le jeu des comédiens, lui aussi en déséquilibre…les comédiennes blondes glacées, tout droit empruntées également à l’univers Bergmanien sont très crédibles, à l’image de la très belle et charismatique Allyson Ames.  Mais l’homme, interprété par William Shatner, pas du tout.  On aurait préféré l’apport de comédiens Shakespeariens tels que Laurence Olivier ou Alec Guiness qui arrivent en permanence à se jouer subtilement de ce genre d’exercice de style.  Ce n’est pas pour rien que Georges Lucas a choisi délibérément Alec Guiness pour endosser le rôle d’Obi-Wan Kenobi.  En costume ou dans les époques hors du temps, personne n’est jamais arrivé à rivaliser avec les comédiens de la « Shakespeare Company », sauf peut-être… les comédiens de Bergman.  On dira qu’en ce qui concerne la direction d’acteurs, Leslie Stevens aura eu le nez à moitié fin.i_pix12

A côté de ces séquences très théâtrales, Leslie Stevens va proposer un univers visuel très puissant, mélange d’audace à la Orson Welles et de poésie à la Bergman.

Le travail sur l’image constitue la force vive du film dont on ne saisit pas réellement s’il est totalement influencé ou génialement inventif.  Quoi qu’il en soit, certaines images restent mémorables comme par exemple le jeu des herbes folles qui dansent vues de l'intérieur d’une maison, la caméra qui poursuit d’abord à l’endroit, puis à l’envers la comédienne pour éviter un classique champs/contre champs, l’observation sous eau d’un personnage, etc.

Le récit, lui aussi, souffle le chaud et le froid.  L’idée de déstabilisation du démon par le bien est assez originale, mais son traitement sombre rapidement dans un manichéisme pro bénitier.

Ce film a connu un destin maudit.  Il n’a jamais connu de sortie aux Etats-Unis et un incendie détruisit presque toutes les copies.  Il a longtemps été considéré comme disparu, les quelques copies restantes ayant été égarées.  Heureusement la cinémathèque de Paris possédait encore une copie sous-titrée, restaurée par la suite, pour la sortie du dvd en 2001.

Une œuvre d'art et d'essai miraculée, de toute façon très atypique, mélangée de sublime et de médiocrité, qui ne pourra qu’exciter la curiosité du cinéphile en quête d’originalité.