LA NUIT DU CHASSEUR de Charles Laughton (1955)
Avec :
Robert Mitchum, Shelley Winters, Lillian Gish, James Gleason, Evelyn Varden, Peter Graves, Don Beddoe, Billy Chapin, Sally Jane Bruce, Gloria Castillo, ...
Au début des années trente, dans une province au sud des Etats-Unis, Ben Harper, honorable père de famille frappée par la crise, commet un hold-up pour subvenir à ses besoins. Avant d’être arrêté, il confie le butin à son fils John, lui faisant promettre de garder le secret de sa cachette et de prendre soin de sa petite sœur Pearl. Il partage sa cellule avec Harry Powell (faux prêcheur et vrai criminel) qui tente d’obtenir le secret. Ben Harper est exécuté sans avoir parlé, le prêcheur se met sur la piste du butin. Il arrive au village où il est chaudement accueilli par la commerçante qui emploie Willa Harper et la pousse à se marier avec l’étranger. John se méfie et fait tout pour retenir sa sœur prête à parler à cet homme qu’elle considère comme son père depuis qu’il a épousé sa mère. Le prêcheur tue Willa car il sait que seuls les enfants connaissent la cachette. Inquiet de sa disparition, John s’enfuit avec Pearl non sans avoir été obligés de révéler le secret pour sauver leurs vies. Ils se réfugient chez une vieille dame qui recueillent des jeunes filles pour combler la disparition de son fils. John, seul garçon, a sa préférence. C’est pourquoi elle l’aide contre le prêcheur. Armée, elle le blesse et appelle la police. Mais lors de son arrestation, John regrette la disparition de cet homme qu’il a tant haï et refuse de le dénoncer lors du procès.
Voilà une œuvre qui traverse le temps avec aisance. Un film pour le moins magique, offrant la richesse de pouvoir s’interpréter de diverses manières. Alors, un film moraliste religieux ? Une fable perverse ? Bien malin celui qui, à la seule vision du film, peut donner une interprétation unilatérale.
Pour tenter de trouver une réponse, il faut s’intéresser d’un peu plus près à la personnalité de Charles Laughton, le metteur en scène, à ce qu’il a pu dire ou ce qu’on a pu dire de lui. Voici un propos de la comédienne Elsa Lanchester, son épouse, qui peut éclairer sur la nature profonde de Laughton : « Il était quelqu’un de très moral, choqué par lui-même, souffrant de douloureux sentiments de culpabilité. Il pouvait rire des contradictions morales qu’il observait chez les autres, mais était incapable de rire de sa propre contradiction ». Et en effet, Laughton était homosexuel tout en donnant des lectures de la Bible à la radio. Et si « La nuit du chasseur » était le produit d’un effet cathartique sur Laughton ? Et si « La nuit du chasseur » représentait le cheminement de rédemption cinématographique du réalisateur ? En tous les cas, le pasteur Harry Powell interprété par Mitchum semble être le produit de cette contradiction morale, un personnage symbolisant la profonde culpabilité et schizophrénie du metteur en scène. Et cette dualité intérieure, Laughton va la mette en scène en toute conscience, essayant d’en équilibrer les éléments de ténèbre et de morale. On peut le constater dans une lettre que Laughton adresse à James Agee, co-scénariste : « Au début de l’histoire du Pharaon, je crois que nous n’avons pas montré assez clairement que John se conduit mal lorsqu’il voit la Bible. Je vous écris ceci car nous allons envoyer une copie du scénario aux gens du Breen Office ; si nous voulons faciliter nos rapports avec eux, il faut qu’il soit tout à fait clair dans cette scène que nous sommes pour la religion et non pas contre elle ». Voilà qui apporte énormément de lumière sur la démarche narrative de Laughton, essayant d’équilibrer les forces du bien et du mal à tout prix, dans ce qui apparaît comme une autocensure hautement constructive pour éviter tout manichéisme. Et si la magie de ce chef-d’œuvre provenait de là, de cette pression extérieure, sociale et commerciale, qui oblige les créateurs à prendre des chemins de narration détournés ? « La nuit du chasseur », un exemple de plus dans l’Histoire du septième démontrant toute la magie qui peut s’opérer dans l’autocensure.
Bien sûr, même si cette obsession sur contradictions intimes apparaît comme primordiale dans la construction narrative, elle n’est pas la seule corde que possède Laughton à son arc. C’est un homme de théâtre avant tout, britannique de surcroît, qui a tout joué. Son physique hautement disgracieux (« J’ai le visage comme l’arrière-train d’un éléphant ») l’a amené à jouer tous les monstres du répertoire. Tout ça pour dire qu’il pratique la distanciation. Il demande à ses comédiens d’interpréter les rôles dans l’esprit d’une tragédie grecque. Et bien sûr, il sait choisir ses collaborateurs. Son directeur de la photo, Stanley Cortez, va jouer un rôle primordial dans la force visuelle d’inspiration gothique et expressionniste, Laughton n’y entendant strictement rien à la technique. Cortez n’est rien d’autre que le directeur de la photographie de « La splendeur des Ambersons ». Quand un génie va chercher chez un autre génie, de quoi nourrir son esprit… Et puis, le choix des comédiens, Mitchum pour commencer, le King de l’underplaying, en distanciation permanente, va rendre son personnage burlesque. Il fait peur, mais on sent bien que tout ça, c’est pour rire. Lilian Gish est l’incarnation de l’hommage de Laughton à D.W. Griffith, pionnier du cinéma américain, que Laughton vénère. Il revoit tous ses films juste avant le tournage de « La nuit du chasseur ».
Bref, voilà une œuvre qui opère toujours sa magie un demi siècle après sa création. Une des plus belles illustrations cinématographiques sur l’éternel combat entre le bien et le mal. Un film unique et inclassable, n’appartenant à aucun courant ou genre cinématographique. Un mélange de parabole biblique et de thriller horrifique, basculant en permanence entre un univers onirique et réaliste. On peut seulement regretter l’échec commercial du film qui empêcha Laughton de poursuivre sa carrière de metteur en scène. Laughton et Welles, même déprime, ou presque…
Sous la loupe et pour le plaisir - La nuit du chasseur ou le point de vue "Divin".
Dès la première image du générique, on constate un ciel de nuit étoilé. Comme si ce qu'on allait voir se jouait sous la coupe du "Divin".
Deuxième image et apparition de Lilian Gish récitant un passage de la Bible sous le même ciel étoilé de nuit que lors du premier plan
Ensuite, des enfants sous le même décors de nuit étoilée, et la voix de Lilian gish...et la voix de Dieu...
On quitte le regard sous le ciel de nuit pour aborder le point de vue du ciel du jour. Caméra subjective (Dieu) en plongée sur la terre des hommes
Toujours en plongée avec un point de vue qui se rapproche de la terre et des hommes qui l'habitent...ou ne l'habitent plus...
Et de constater quelque chose de pas très catholique !
Commentaires sur LA NUIT DU CHASSEUR de Charles Laughton (1955)
Zut de flûte de zut, tu m'as devancé quand même lol, je vais être obligé d'attendre pour poster mon article alors ![]()
Bah, quoi dire du coup, à part que je suis absolument d'accord avec ta magnifique critique, que j'ai lu et relu plusieurs fois afin d'en saisir toutes les références.
Certaines choses que tu as vu, m'ont été perçues différemment, et j'adore ton point de vue, il va me permettre de me replonger dedans avant de poster mon avis.
Très belle symbolique que celle de "Dieu", même si le film sous ses aspects bibliques faisait référence à "Dieu" du moins en distance comme tu dis, je n'en n'avais pas saisit toutes les nuances.
Rien que pour cela, je vais me replonger dedans agréablement.
Pour moi, en effet une oeuvre immense, inégalable dans sa thématique parce qu'atypique à fond, ne ressemblant à rien d'autre.
Un film fascinant, à la beauté visuelle etourdissante.
Je ne vais pas trop en dire pour garder des petits trucs à raconter dans mon article, mais oui, chef d'oeuvre unique et remarquable, qui m'a fait le même effet que lorsque j'ai découvert "Citizen Kane".
J'y replonge!!!!!!! Merci cousin!
pour ne pas changer, encore un film que je n'ai pas vu! Ma ère m'en a souvent parlé en bien, j'essaierai de le voir!
Un film qui n'est pas si facile que ça à comprendre. La dualité mal-bien qui paraît facile à extraire est en fait difficile à exploiter après une première vision du film. Maintenant que je lis que Laughton était à la fois un croyant, porteur de la parole biblique en radio, et un homosexuel en parallèle, je comprends mieux pourquoi les fils du récit sont difficiles à dénouer...
Je n'ai pas vu le film je ne peux donc pas émettre d'avis. Par contre je réagis à ton petit com sur Le train sifflera trois fois, je trouve l'intrigue excellente, Gary Cooper génial, le film est plein de bonnes idées mais je trouve qu'il a mal vieilli et comme je le dis, il suffit d'entendre la première chanson du film... Ensuite, j'hésite entre deux notes (***/****) mais cela est bien plus subjectif qu'autre chose. Quoiqu'il en soit, cette oeuvre reste bien meilleur que les 3/4 de films qui sortent actuellement si on compare. Enfin ce n'est que mon simple avis sur le film de Zinnemann et le cinéma n'est de toute façon qu'une question de goût!
A+ Benoît
Bon là...Qu'est-ce que je peux rajouter à cette critique ! Elle est sublime !!!
J'aime beaucoup ce film mais je ne savais pas dire pourquoi...Mais là, quand je lis ta critique, je me dis " Waaaaawww, c'est ça alors".
Beh mince !
j'attend une édition dvd à la hauter, même si je doute qu'elle voit le jour à l'avenir.
J'ai pas encore vu mais je l'inscris dans ma très très longue liste de films à voir...
Ah quel film ! A la fois angoissant et beau , un Robert Mitchum extraordinaire !
Une nouvelle fois , on se demande si avec Mike vous jouez pas à celui qui fera la plus belle critique !
C'est vraiment sympa ce que tu viens de dire Ed. Merci
)))
Bon, ben voila un film de plus que je devrais voir absoluement si j'ai bien compris...
@ +++
J'ai vu que Bastien te l'avait recommandé également.
Merci Ed!!!!!!trop d'honneur, beaucoup trop
Quel film! A voir au moins une fois tous les deux mois! Dans mon top 20!!
Je ne cesse d'admirer cette capacité qu'a eu Laughton d'offrir plusieurs niveaux de lecture à son film, dont tu parles très bien au demeurant. Cette phoographie, cet acteur... Brrrrr !!!!
Le film préféré de Mitchum je crois... Alors qu'il a joué dans plus d'une centaine... Je crois que son personnage me hantera toute ma vie, avec ses mots tatouées sur les phalanges, sensées représenter la contradiction humaine... Laughton aussi représentait la contradiction : comment peut-on être humain et aussi doué!
Magnfiique hommage que tu rends là à Shelley Winters d'ailleurs ![]()
Je savais que tu aimais bien. Et en plus dernièrement, tu l'as indiqué pour Theo. Des fois, j'trouve que t'as très bon goût ! loooooool
un des plus beau film qui reprend l'expresionnisme allemand des années 30. Mitchum est excellent.
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